Atelier de guitares Gilles Graton, Rivière-Rouge, Hautes-Laurentides

Gilles Graton, la passion des guitares : Le  jour où une âme entra dans un morceau de bois…

Les pilotes constituent un groupe qui n’échappe pas aux idées reçues. Certains films les dépeignent comme étant des casse-cou qui font fi du danger. La réalité est tout autre : ces personnes (femmes autant que les hommes) ne laissent rien au hasard puisque leur survie dans les airs dépend de l’inspection de leur aéronef, d’une connaissance intime des limites opérationnelles de leur machine et bien sûr, d’une lecture attentive des renseignements météo. On pourrait dire d’eux qu’ils sont très méticuleux.

Gilles Graton est de ceux-là… même que son sens du détail lui sert très bien dans sa nouvelle vocation, la fabrication et la réparation de guitares. Comme le chantait Michel Rivard du temps de Beau Dommage : «Écoutez-le conter l’histoire…»

Jacques Des Becquets, pilote, musicien et écrivain.

Guitares Gilles Graton, Rivière-Rouge, Hautes-Laurentides, QC

De pilote de brousse à luthier

J’ai basculé dans la lutherie et la fabrication de guitares tout à fait par accident. Je cherchais un étui pour ma vieille Fender à l’été 2002. N’en trouvant pas dans ma localité des Hautes- Laurentides et compte tenu que les gens qui m’entouraient, dont mon épouse, appréciaient ma dextérité manuelle, je me laissai persuader d’en confectionner un.

«Une seconde nature de bricoleur m’habitait et les guitares faisaient partie de ma vie depuis l’enfance. J’ajustais et réparais les guitares de mes amis depuis toujours. Transformer un bout de bois en quelque chose de «vivant» avait une teneur élevée de magie. J’étais avant tout aéromodéliste et je fabriquais des maquettes volantes d’avions. Cette passion frisait l’obsession, j’en rêvais la nuit. À travers cette folie, je suivis une formation de pilote professionel pour finalement gagner ma vie en pilotant des avions.

Après quarante quelques années de pilotage, je songe à la retraite pour me consacrer à la lutherie à plein temps. D’autant plus que c’est chouette de marcher quelques pas seulement pour me retrouver dans l’atelier, l’univers que j’affectionne dorénavant beaucoup!

«Il y a bien des lunes, j’entrepris la construction d’un hydravion pour mon épouse et moi, un avion qui ne prendrait jamais l’air. Le temps moyen requis pour un tel projet est généralement d’une quinzaine d’années et j’approchais la cinquantaine. Si on fait le calcul, j’aurais eu besoin d’aide pour traverser la rue avant que l’avion soit complété. Nous avons donc abandonné ce rêve irrationnel et avons acheté un petit Piper en bon état de vol pour combler nos besoins d’aviateurs.

«Nous avions bâti un petit atelier dans la cour arrière pour y assembler l’avion. J’avais investi considérablement en outillage et il me restait une bonne quantité de bois de qualité aviation, dont du contreplaqué léger qui se prêtait bien à cet autre genre d’objet qu’est un étui de guitare de faible poids. Cet atelier allait changer de vocation, certes, mais pour y faire quoi? Je n’en avais aucune idée précise à ce moment-là mais je voulais cet étui.

«Quant au modèle d’étui, j’optai pour la forme ovale. Je préfère les rondeurs aux carrés, c’est plus beau, plus doux, mais un peu plus difficile et comme j’aime le défi et méprise l’obstacle, mon choix se porta sur ce projet ovale.

«C’est en consolidant les courbes des extrémités de l’étui que je fus frappé d’un éclair d’inspiration. J’ai eu une vision. Ces petits renforts de bois que je faisais pour consolider les extrémités courbées me rappelèrent brusquement la technique de fabrication des guitares acoustiques. Je me voyais construire une guitare en faisant cet étui, c’était vivement inspirant!

Le jour où une âme entra dans un morceau de bois

J’entrepris de fabriquer un «brouillon», une maquette d’une guitare électrique semi-acoustique avec ce qui me restait du contreplaqué, une fois l’étui terminé. Je réalisai cette première «fausse guitare» en quelques jours. C’était grisant. Ce premier essai était plein de défauts mais, fait surprenant, elle était belle! Elle n’allait jamais avoir de cordes, ce n’était qu’un exercice dans tout ce que peut contenir une guitare électrique, du sculptage du manche à l’électronique et la quincaillerie, en plus du fini lustré.

J’en construisis une autre, cette fois avec des bois exotiques plus appropriés qu’un ami ébéniste m’avait donné. Du ipe et du jatoba, plus présisément. J’avais l’intention ferme de pouvoir jouer avec ces essences de bois un jour. Le résultat dépassa largement mes attentes; elle jouait à merveille, en plus d’être d’une beauté étonnante. J’avais enfin ma première guitare électrique fonctionnelle, entièrement de mon cru.

Un jour, ma bru me demanda de la débarrasser d’un vieux pupitre en érable, qui l’encombrait. En apercevant le pupitre destiné aux ordures, je vis une belle guitare. En quelques jours, le pupitre devint une guitare électrique que j’ai appelée Brown Sugar. Celle-là était assurément plus belle et fonctionnelle que la précédente. J’en étais plus que fier; je croyais avoir réinventé la guitare électrique!

Ma fierté démesurée quant à cet instrument, que je vois aujourd’hui comme une ‘fabrication amateur’ à peu près réussie, fit que j’ai communiqué avec l’auteur-compositeur Richard Séguin dès que j’appris qu’il venait faisait une tournée dans ma région reculée des Laurentides. Richard a eu la gentillesse de me recevoir avant le concert et de présenter mon chef-d’œuvre à ses musiciens, qui l’ont essayée tour à tour, branchée sur leur effets spéciaux.  Ce fut un grand moment d’excitation! Avec le recul et toute l’expérience acquise depuis, j’ai presque honte d’avoir montré ce travail de débutant à cette équipe avenante d’un grand charisme qui semblait pourtant me complimenter.

D’autres instruments ont suivi, aux formes et configurations hors des sentiers battus, comme une double-manche fusionnant une mandoline et une guitare, une autre double-manche à l’effigie d’une Fender Telecaster, une multitude d’autres guitares de styles variés. Une autre fois, grâce à ma sœur unique et adorée, je me suis lancé dans la conception et la fabrication de basses à cinq cordes. Manifestement ça n’arrêtera pas tant que je vivrai!

Si vous vous lancez dans la fabrication d’une guitare, croyez-moi, vous n’en construirez pas seulement une. Vous ne pourrez jamais arrêter. Vous êtes prévenus, c’est hautement addictif et le risque croît avec l’usage. D’ailleurs, ce sentiment de bonheur se répète à chaque fois que je pose des cordes sur une guitare pour ensuite la faire résonner. Et je peux parfaitement faire revivre votre propre instrument! (Voir la section consacrée à cet effet.)

Voilà, vous connaissez maintenant mon histoire et comment ma vie a basculé dans le monde merveilleux et fou de la fabrication de guitares électriques!

On dit souvent que la vie se découpe en cycles. Après avoir rêvé de voler comme un oiseau – et de l’avoir réalisé – voici que Gilles Graton donne vie à ses créations façonnées de bois, de métal, de quelques pièces spécialisées assorties d’un jeu de cordes. Il peut en faire de même pour vous, qu’il s’agisse d’un nouvel instrument ou de faire vibrer une fois de plus une vieille compagne de soirées animées!